Avis du groupe écologiste, solidaire et citoyen de la Région Nouvelle-Aquitaine déposé le 15 janvier 2026
Nous déposons un avis défavorable au projet industriel Emme, classé Seveso seuil haut, dans la zone d’implantation visée, le site Grattequina sur les communes de Parempuyre et Blanquefort.
La sécurité des populations et de leur environnement est au centre de nos préoccupations concernant cette installation industrielle. Nous considérons que le dossier d’enquête publique n’en apporte pas la garantie et vous prions de prendre en compte les risques que nous avons relevés.
Les risques à construire en zone d’expansion des crues
La construction d’une nouvelle usine sur le site de Grattequina entraînerait l’artificialisation et l’imperméabilisation d’une zone d’expansion des crues, dans le lit majeur de la Garonne, qui doit rester préservée de tout aménagement (voir le SCoT approuvé en février 2014 et confirmé en décembre 2025). Son emprise est incompatible avec le zonage du Plan de prévention des risques d’inondation (PPRI) qui impose de ne pas aggraver la vulnérabilité des territoires exposés, de préserver les zones naturelles d’expansion des crues et d’éviter toute artificialisation susceptible d’augmenter les niveaux d’eau ou de transférer le risque vers d’autres secteurs. Cette zone doit rester inconstructible. Autoriser cette implantation serait prendre une très lourde responsabilité.
Dans la quasi-totalité des catastrophes intervenues, ces trente dernières années, suite à des phénomènes climatiques entraînant inondations ou submersions, l’artificialisation et l’imperméabilisation des sols ont été pointées comme des causes majeures. Dans les cas où les règles d’urbanisme ont été modifiées pour autoriser des constructions en zone inondable, en minimisant le risque, cela a été considéré a posteriori comme des fautes graves.
Il est extrêmement préoccupant d’envisager d’accroître le risque à cet endroit, alors que tout doit porter à protéger les populations de catastrophes, malheureusement de plus en plus fréquentes avec le dérèglement climatique et
l’annonce d’une accélération du rythme de l’élévation du niveau de la mer sur les vingt dernières années (cf rapport sur les océans et la cryosphère de septembre 2024).
Une élévation de + 1,1 mètre est désormais attendue et les prévisions ne cessent de s’aggraver. Qu’en sera-t-il en 2050 ?
Les risques à remblayer et à détruire une zone humide tampon
Le remblaiement prévu pour surélever les bâtiments ne résout rien. C’est un danger supplémentaire pour l’ensemble du secteur soumis au PPRI. Alors que les remblais se situent dans le lit majeur de la Garonne, aucune étude hydraulique indépendante n’est fournie pour évaluer les conséquences globales des aménagements. Cette « solution », imaginée pour rassurer après les vives critiques émises pendant la phase de concertation CNDP, est contraire aux objectifs de prévention des inondations notamment portés par les PPRI.
D’autant que le projet entraîne la destruction d’au moins 15 hectares de zone humide (le chiffre varie d’un document à un autre dans le dossier) – dont la fonction, entre autres, de “tampon” pour l’atténuation des inondations, est bien connue. La question n’est pas seulement de savoir si la raffinerie serait assez perchée pour qu’une inondation ne la balaye pas avec toutes les substances dangereuses qu’elle contient.
Les risques à cumuler les risques
Bien sûr, la nature de l’installation industrielle, classée Seveso seuil haut, qui devrait justifier en elle-même des précautions maximales. Elle rend incompréhensible l’hypothèse d’une implantation en zone inondable, même en surélevant l’usine. Cela suppose de cumuler des risques industriels majeurs avec des risques naturels majeurs.
La haute toxicité des produits qui seront acheminés, stockés, traités, rejetés dans l’air, les sols et l’eau n’est pas prise en compte à la hauteur des dangers dans l’étude d’impact. Cela est extrêmement préoccupant pour la sécurité et la santé des personnes et de l’environnement.
L’accident de juillet 2014 en Finlande, ayant conduit à la pollution de 35 km de la rivière Kokemåki, suite au déversement de 66 000 kg de nickel issus d’une raffinerie, doit conduire les porteurs du projet à renoncer au choix d’un site aussi vulnérable.
Les risques à rester avec de nombreuses incertitudes
Les risques pris sont considérables, et pourtant le dossier du porteur de projet reste lacunaire à bien des égards et semé d’incohérences dans les chiffres avancés. Cela est fort bien listé et argumenté dans les avis déposés à l’occasion de cette enquête publique par des associations – Sepanso, Les amis de Pietru-Pierre d’Ambès, Le collectif Alerte Seveso, Préservons Notre paysage urbain, etc – et des citoyen-nes dont l’expertise est non seulement à respecter mais à saluer.
Nous considérons également que le dossier ne permet pas d’évaluer correctement les impacts sur plusieurs sujets majeurs : approvisionnement en eau, raccordement électrique, acheminement des matériaux, pollution de l’air avec les émissions atmosphériques de composés organiques volatils et métaux lourds, impact pour la santé humaine, animale, végétale, impact sur la qualité des sols et de l’eau, nuisances sonores, destruction de biodiversité, etc. Quant aux impacts cumulés, ils restent insuffisamment pris en compte, voire éludés.
Certaines réponses renforcent les inquiétudes : ainsi, sur l’alimentation en eau, le porteur de projet, bien qu’affirmant avoir réduit les volumes de consommation initialement prévus des trois quarts, n’apporte toujours aucun élément sur les modalités de raccordement à la station de traitement des eaux (STEP) de Blanquefort. D’autre part, la faisabilité technique et économique du pompage de l’eau dans la Garonne, sur laquelle la Métropole de Bordeaux demande des garanties, n’est pas démontrée. Le porteur de projet évoque désormais un forage pour s’alimenter depuis la nappe d’accompagnement de la Garonne et une étude serait en cours, mais aucun élément – au moins de calendrier – n’est présenté.
Le tracé de la ligne à haute tension, qui doit être enterrée et suppose un lourd chantier, n’est pas défini. Le raccordement par RTE est soumis à des contingences importantes et des délais incertains. Notons au passage que la consommation d’énergie prévue équivaudrait à celle d’une ville de 20 000 à 30 000 habitants.
Les risques pour les milieux naturels et cultivés des Jalles
L’avis défavorable du Conseil national pour la protection de la nature (CNPN) témoigne du peu d’intérêt pour les enjeux de préservation de la biodiversité. Il y est pointé la faiblesse de la méthodologie appliquée pour les études d’impact constituant ce volet du dossier, les inventaires incomplets, l’évaluation erronée des enjeux. Il en résulte de réels dangers pour la préservation des milieux et des espèces végétales et animales. L’étude des impacts cumulés du projet est très sommaire. La préservation du couloir écologique en bord de Garonne – qui se retrouverait coincé entre la plateforme portuaire et la raffinerie – paraît illusoire, alors que l’impact des nuisances sonores, lumineuses et des rejets divers reste sous-évalué. Les mesures de compensation sont également remises en question par le CNPN et les associations expertes, et ne sauraient être considérées comme satisfaisantes.
Jusqu’ici le secteur où se trouve le site visé, le parc des Jalles, constitue un ensemble rare et précieux dans la Métropole de Bordeaux, un territoire où milieux naturels et agriculture se combinent. Une exception à l’urbanisation galopante, avec des dispositifs de protection (Natura 2000, ZNIEFF), des cultures variées, et de l’élevage, dont une partie en agriculture biologique. L’ensemble est inscrit comme réservoir de biodiversité dans le Schéma régional de cohérence écologique (SRCE) de la Région Nouvelle-Aquitaine. Au lieu d’y implanter le projet EMME, il serait intéressant de conforter cette zone qui participe à la préservation d’espèces patrimoniales et à l’autonomie alimentaire de la population métropolitaine.
Les risques sans l’avis des services d’incendie et de secours
Autre motif d’inquiétude, le dossier ne comporte pas d’avis des services de secours et d’incendie (SDIS). Comme est-ce possible de lancer une enquête publique sur un site industriel Seveso seuil haut, d’autant plus en zone inondable, sans qu’une étude soit produite concernant la sécurité et les stratégies envisagées, en cas d’incendie, d’inondation, de fuite de produits dangereux ou autre accident, pour assurer la sécurité des employé-es, des habitant-es et de leur environnement ?
Dans son avis, la MRAe (autorité environnementale) souligne d’ailleurs qu’il y aurait lieu de « préciser les modalités/mesures visant à sécuriser/ évacuer les produits stockés sur la plateforme portuaire en cas d’événement significatif d’inondation ».
Les risques sans garantie financière suffisante
Compte-tenu de l’ensemble des risques engendrés par cette implantation, le montant prévu des garanties financières pour la durée d’exploitation apparaît dérisoire : 2,8 M€ de garanties sur 50 ans. Ce montant est sans commune mesure avec les coûts constatés dans certaines catastrophes récentes alors qu’aucune compagnie d’assurance ni aucun garant n’est cité à ce stade dans le dossier.
Les risques du financement et du modèle économique
Concernant son impact économique, à ce stade, le projet coûterait 500 millions d’euros et le plan de financement n’est pas bouclé.
Même le président de la Région Nouvelle-Aquitaine s’en inquiète, dans un courrier au premier ministre daté du 21 juillet 2025 : « Dès le début je me suis engagé auprès de M. Antonin Beurrier à appuyer ses démarches pour sécuriser la réalisation du projet sur le territoire, et le fonds régional NACO pourrait Intervenir en suiveur aux côtés d’un fonds lead, écrit Alain Rousset.
Cependant j’ai été informé dernièrement d’un risque lié à la sécurisation du financement du projet, estimé initialement autour de 300M€, et revu aujourd’hui à 500M€ pour tenir compte des évolutions et contraintes imposées. Visiblement le soutien qui pourra être apporté à travers le C3IV, bien que conséquent, ne suffirait pas à rassurer complètement les co-investisseurs et il apparaît que l’entreprise rencontre plus de difficultés qu’elle n’avait anticipé pour boucler son tour de table, dans un contexte économique qui s’est tendu et rend l’exercice de levée de fonds plus difficile que lors du lancement du projet. », poursuit-il.
Concernant le crédit d’impôt dont le projet bénéficierait, il apparaît dans le dossier comme comptabilisé dans les fonds propres, ce qui n’est pas d’usage et étonnerait nombre de créateurs d’entreprise. Le président de Région note lui-même que cela sera insuffisant pour rassurer les investisseurs privés. D‘importantes subventions publiques sont promises : de l’argent public qui est engagé dans un projet privé risqué.
Sur le volet approvisionnement, la provenance du MHD, la matière première qui sera raffinée pour obtenir le nickel, n’est pas clarifiée. Il paraît assez incohérent de positionner cette raffinerie loin des centres de production de batterie qui, à ce jour, sont plutôt dans le Nord de la France.
Par ailleurs, les questions sur le lien historique de ce projet avec la Nouvelle-Calédonie (M. Beurrier ayant pris les premiers contacts avec la Région en avril 2022 concernant le projet EMME alors même qu’il était encore directeur de l’usine calédonienne Prony Ressources) n’ont jamais reçu de réponse par les porteurs de projet, même lors de la consultation publique menée sous le contrôle de la CNDP. Dans un souci de transparence, ce lien devrait être explicité sans inquiétude. En effet, le projet EMME pourrait être une opportunité pour la filière Nickel calédonienne, tout comme pour la sécurisation des approvisionnements de l’usine, s’il était élaboré en concertation avec les autorités de Nouvelle-Calédonie. Nous avons eu des échanges réguliers avec plusieurs responsables politiques kanaks à ce sujet.
Autre point : la raffinerie serait dédiée une technologie ancienne, pour des batteries équipant des véhicules de haut de gamme. Plusieurs experts avec qui nous avons échangé ont confirmé que le marché s’oriente de plus en plus vers d’autres modèles de batteries plus performants et ne nécessitant pas de Nickel et de Cobalt. Dans ce contexte, aucune visibilité n’est donnée sur le volume déjà contractualisé avec des clients européens.
Enfin, nous avons été étonnés d’apprendre un élément nouveau apparu dans la presse récemment : une ligne de production serait finalement dédiée aux super alliages pour l’industrie aéronautique. Pourquoi cette option n’a-t-elle jamais été évoquée lors de la concertation CNDP ? Pourquoi n’apparaît-il pas dans les avis des autorités associées et dans ce dossier d’enquête publique ? Cette annonce témoigne-t-elle de craintes quant à la viabilité du projet initial ?
Autant la solvabilité du porteur de projet que la viabilité du projet en lui-même restent à démontrer. Il nous semble totalement incompréhensible de donner une autorisation pour ce projet industriel dans ces conditions.
Les risques juridiques
Nous estimons que ce projet fait courir des risques à l’Etat et aux collectivités vis-à-vis de la justice administrative, compte-tenu de nombreuses incompatibilités avec les documents d’urbanisme, plans de prévention des risques et réglementations en vigueur.
La responsabilité pénale peut également être engagée en cas d’accident ou d’événement climatique dramatique qui concrétiserait les dangers auxquels on expose les populations, les activités économiques existantes (agricoles
notamment mais pas seulement), les biens des personnes et bien sûr l’environnement et la biodiversité qui nous est vitale.
Le risque de déni démocratique
Enfin, l’opposition de nombreuses associations, d’élus locaux et d’habitants, très inquiets des menaces pesant sur leurs futures conditions de vie et n’ayant pas trouvé d’arguments pertinents permettant de garantir leur sécurité, aurait dû suffire à l’abandon du projet sur ce site. Ce tour de force visant à imposer le projet sans le soutien des populations locales repose sur d’inacceptables modalités démocratiques.
Depuis son officialisation en avril 2024, tout au long des différentes phases de concertation, nous avons ainsi constaté que de nombreuses observations, questions, réserves ou critiques sur le projet – émanant d’autorités compétentes, de collectivités concernées, d’associations expertes, et de nombreux habitant-es du secteur mais aussi de notre groupe -, sont restées sans réponse par le porteur du projet, aussi bien sur les volets environnemental que social et économique, et ce malgré la concertation CNDP.
Le groupe écologiste, solidaire et citoyen de la Région Nouvelle-Aquitaine
Christine Seguinau, conseillère régionale en Gironde, coprésidente du groupe
Christine Graval, conseillère régionale en Vienne, coprésidente du groupe
Vital Baude, conseiller régional en Gironde
Anne-Laure Bedu, conseillère régionale en Gironde
Karfa Diallo, conseiller régional en Gironde
Emilie Sarrazin, conseillère régionale en Gironde
Maryse Combres, conseillère régionale en Lot-et-Garonne
Laurence Motoman, conseillère régionale dans les Landes
Jean-François Blanco, conseiller régional en Pyrénées-Atlantiques
Didier Damestoy, conseiller régional en Pyrénées-Atlantiques
Sophie Bussière, conseillère régionale en Pyrénées-Atlantiques
Marilyne Forgeneuf, conseillère régionale en Dordogne
Amandine Dewaele, conseillère régionale en Corrèze
Jean-Louis Pagès, conseiller régional en Haute-Vienne
Thierry Perreau, conseiller régional en Vienne
Nicolas Gamache, conseiller régional en Deux-Sèvres
Françoise Coutant, conseillère régionale en Charente
Katia Bourdin, conseillère régionale en Charente-Maritime
Stéphane Trifiletti, conseiller régional en Charente-Maritime
